angeNous sommes encore sur terre, terrestres, terriens. Mais chaque année la fête de tous les saints nous fait lever les yeux vers le Ciel, elle nous invite à tourner notre cœur vers la foule immense que personne ne peut dénombrer, les myriades d’anges et la multitude de ceux qui ont lavé leur robe dans le sang de l’agneau, ces hommes et ces femmes de chez nous qui ont été touchés par la lumière du Christ et l’onction de l’Esprit Saint, peut-être sans le savoir, ou du moins en ne le reconnaissant peut-être qu’au dernier moment, quand les yeux se ferment et qu’enfin on voit l’invisible – oui, nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu’il est

C’est merveilleux d’habiter la terre des hommes, de participer pour une petite part mais pour une part réelle à la grande aventure de l’histoire humaine. Ce n’est pas drôle tous les jours, c’est parfois lassant et parfois révoltant, peut-être même crucifiant, mais tous nous avons un rôle à jouer, une place à tenir ; nous pouvons et nous devons mettre en ce monde un peu plus de lumière et de beauté, de justice et de tendresse. Nous ne nous faisons pas d’illusions sur nous-mêmes ni sur nos compagnons d’humanité, mais nous aimons ce monde parce que nous aimons Dieu : ce Dieu quia tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé (Jn 3, 16-17).Le sauver, c’est-à-dire l’arracher à ses contradictions et ses désolations, à son cynisme et son désespoir, à la mort et au péché, qui est lui-même une forme de mort, la mort dans l’âme. Le sauver, c’est-à-dire finalement (à la fin) l’emmener au Ciel !

Car notre vocation, c’est le Ciel ! Certes, la terre est notre maison, nous nous y sentons chez nous. Mais trop souvent, trop habituellement, nous n’avons pas d’autre horizon que le présent immédiat, l’ici et maintenant, l’instant instantané, et d’instant en instant nous arriverons au dernier instant, à la dernière heure, sans même y avoir pensé. Au fond nous nous enterrons d’avance (enterrer est le mot !), comme si le tout de notre vie, de nos œuvres, de nos amours, de nos combats était inexorablement, vertigineusement, enfermé dans les limites étroites de cette terre, qui n’est qu’une poussière d’étoile dans une galaxie qui n’est elle-même qu’une poussière dans l’Univers. La terre est notre maison, oui, mais très provisoire. Sinon elle serait aussi notre tombeau. Nous y passons quelques années, et nous pouvons espérer que ce séjour soit utile et agréable, pour nous et pour les autres, même si ce n’est pas toujours le cas, hélas ! Oui, quelques années, et puis… bye bye ! Ailleurs m’attend. Le Ciel m’appelle. 

Mais (il y a un mais)… Vais-je répondre à cet appel ? Trop souvent les catholiques modernes, y compris les prêtres, considèrent que dès qu’on est mort on va au Ciel. On présume que personne au fond n’est vraiment mauvais. Et en plus on présume que Dieu est gentil : peu importe ce que tu as fait ou pas fait, aujourd’hui, avec moi, tu seras au Paradis (Lc 23, 43). On oublie que cette parole donnée au bon larron répond à sa souffrance acceptée, à sa foi profonde et à sa prière fervente. Je crois bien sûr à la miséricorde du Seigneur. Elle me protège du désespoir. Mais je crois aussi à sa justice, qui me protège de la présomption. Désespoir et présomption sont les deux erreurs opposées que signale le Catéchisme de l'Église catholique. 

Je dois donc vous le dire, et me le dire à moi-même : ne vont au Ciel que les saints. Car rien de tiède ne peut entrer dans le Buisson ardent de l’amour trinitaire. Rien d’impur ne peut trouver place dans le Temple sacré, qui est le Corps du Christ ressuscité. Au Ciel, il n’y a pas de strapontin pour les médiocres. Vous direz, comme Pierre, « mais alors, qui peut être sauvé ? » Vous connaissez la réponse ? Pour les hommes, c’est impossible. Mais pas pour Dieu. La réponse de Dieu, c’est le Purgatoire : cette possibilité, au-delà de la mort, de vivre la purification, la conversion radicale, la donation enfin plénière que l’on n’a pas eu le temps, ou la force, ou l’occasion de vivre sur terre. Alors, quand je serai mort, plutôt qu’anticiper le jugement dernier en me mettant d’avance au Ciel, priez pour un pauvre pécheur en chemin vers l’éternité.

Cela dit, le mieux est quand même de faire son Purgatoire sur terre, c’est-à-dire de vivre à fond dès ici-bas la purification et la sanctification que Dieu désire pour chacun de ses enfants. Bref, dit Dieu, vous serez saints, car moi, je suis Saint (1P 1, 13). La sainteté n’est pas un idéal à poursuivre, une perfection à atteindre. Elle est un don à accueillir, non pas à la force du poignet mais à l’ouverture du cœur et des mains. C’est cela que nous enseignent les huit béatitudes : elles invitent à vivre ce détachement, ce dépouillement fondamental qui laisse pleins pouvoirs à la grâce de Dieu et qui permet à l’Esprit Saint de faire des miracles, ou du moins des merveilles. Le pauvre a lâché tout ce qu’il tenait et retenait dans ses mains crispées et il peut accueillir le Royaume. L’inconsolable mêle ses larmes à celles du monde et au lieu de se tordre les mains il caresse et console. Le doux a desserré ses poings et la terre lui appartient car il n’a plus d’ennemis. L’affamé et l’assoiffé tendent les mains du désir avec tant de force que le pain et la coupe descendent du Ciel. Le miséricordieux ne règle pas les comptes mais signe des deux mains la remise de la dette et c’est pourquoi Dieu aussi lui fait grâce. L’impur salit tout ce qu’il touche, mais le pur illumine les ténèbres de la gloire de Dieu. L’homme de paix prend les ennemis par la main et ils deviennent des frères et des fils. Le persécuté, disciple du Crucifié, sait que le Royaume souffre violence et que des violents s’en emparent (Mt 11, 12)– comprenons : la violence de l’amour, qui fait que le Règne advienne.

La sainteté n’est pas le bonheur, ce mot trompeur, dévalué par tant de promesses non tenues et de plaisirs frelatés. Mais c’est la joie de l’âme et la paix du cœur. Au milieu des épreuves et des combats, le saint est déjà au Ciel par l’esprit, ce qui ne l’empêche pas, bien au contraire, d’être un homme au milieu des hommes, « donné à chacun et à tous, dans un don total à Dieu », comme disait Marthe Robin. Y a-t-il des volontaires ? « La sainteté n’est pas un luxe, disait le père Finet, mais un devoir ! »

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