Homélie 10 février 2017 (Ro 8, 18-23; Lc 2, 22-32)

phRolland
Notre ami le père Philippe Rolland a quitté cette terre le 2 février : l’Eglise fête en ce jour la Présentation de l’Enfant Jésus au Temple.
On peut y voir plus qu’une coïncidence, un signe peut-être, une miséricorde du Seigneur. C’est le jour où Syméon reçoit le Messie qu’il attendait de toute son âme, ce Christos que selon la promesse de Dieu il a la grâce de voir avant de mourir. Marie lui remet l’enfant, il l’accueille « au creux de ses bras » : le mot n’apparaît qu’une fois dans la Bible, il dit la beauté du geste, la tendresse de ce rendez-vous, rencontre du passé et de l’avenir, de la promesse et de l’accomplissement, de l’Ancien et du Nouveau Testament.

On peut y voir plus qu’une coïncidence, un signe peut-être, une miséricorde du Seigneur. C’est le jour où Syméon reçoit le Messie qu’il attendait de toute son âme, ce Christos que selon la promesse de Dieu il a la grâce de voir avant de mourir. Marie lui remet l’enfant, il l’accueille « au creux de ses bras » : le mot n’apparaît qu’une fois dans la Bible, il dit la beauté du geste, la tendresse de ce rendez-vous, rencontre du passé et de l’avenir, de la promesse et de l’accomplissement, de l’Ancien et du Nouveau Testament.

« Maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s’en aller dans la paix. » Le Philippe que nous avons connu était parfois plus tourmenté que pacifié. Que de questions sur lui-même, sa vocation et sa mission, sur l’Eglise, quand la fidélité devenait rigidité et l’ouverture reniement, sur notre époque  enveloppée d’ombres et de lumières apocalyptiques, dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Quand Syméon reçoit l’Enfant, il tient dans ses mains le salut du monde, qui est aussi le grand signe de contradiction. Le disciple n’est pas au-dessus de son Maître. Nous ne pouvons pas échapper ici-bas aux contradictions : ni à celles du monde, ni à celles de notre propre cœur. Mais Dieu est plus grand que notre cœur.

La fête de la Présentation clôt le cycle de Noël, grande contemplation annuelle du mystère de l’Incarnation : un Dieu qui se fait homme – comment ne pas citer ici le titre du dernier livre de Philippe, une introduction au Nouveau Testament où il reprend l’ensemble de ses travaux et qu’il intitule magnifiquement Et le Verbe s’est fait chair ? Pour lui l’Ecriture Sainte n’est pas une littérature hors sol, elle est un témoignage, la mise par écrit de ce que nous avons vu avec les yeux et contemplé avec le cœur, comme dit le disciple bien-aimé (1Jn 1). Il avait inscrit sur son image d’ordination ces lignes du Rituel : Que méditant jour et nuit ta Parole, ce qu’ils lisent ils le croient, ce qu’ils croient ils l’enseignent, ce qu’ils enseignent ils le prennent comme règle de vie. Cela a réellement inspiré son ministère et sa vie de prêtre.

Dans sa recherche et dans son enseignement il a toujours voulu manifester la vérité charnelle du témoignage des apôtres et des évangélistes, témoins oculaires devenus serviteurs de la Parole, comme dit saint Luc dès les premières lignes de son premier livre. Par son attention rigoureuse au vocabulaire des uns et des autres, en particulier aux mots rares, et par son souci de recueillir les moindres indications chronologiques internes ou externes, il donnait une image vivante des premières communautés, au temps des Apôtres : leurs témoignages, leurs épreuves, leurs débats. Cette vision plutôt inédite a conquis ses étudiants et ses lecteurs. Mais elle se heurtait frontalement à une vision depuis longtemps majoritaire dans le monde de l’exégèse, qui considère les évangiles comme des compositions tardives reflétant la pensée des communautés plutôt que la réalité des faits. Et là où l’on eût attendu un débat théologique fraternel il y eut un combat idéologique sévère, entraînant pour le dissident qu’il était une forme de marginalisation.

Dès les premières années, aumônier de lycée à Fontainebleau, avec enthousiasme il a cherché comment transmettre aux jeunes la Parole de Dieu lue dans la foi de l’Église, ce qui à l’époque n’était pas toujours assuré. Comme j’avais la même mission à Melun et me posais les mêmes questions, ce fut le début d’une collaboration et d’une amitié. Ce compagnonnage s’est approfondi et élargi les années suivantes, années éprouvantes de l’après-Concile et d’après « 68 ». Au milieu des recherches constructives et des remises en cause destructrices, avec d’autres frères prêtres, nous avons vécu une fraternité informelle, permettant un soutien dans l’amitié et la prière, une formation continue entre nous, un partage et un discernement. Philippe était un homme indépendant et même solitaire, mais en même temps il avait besoin d’amitié, de présence. Lorsque sa mission de formateur a pris fin, sans que se dessine une autre mission, il a pu passer plusieurs mois avec nous au Foyer de Charité de Combs-la-Ville, présence discrète, car il poursuivait ses travaux, et présence amicale.

L’amour de la Parole de Dieu et le souci de son retentissement conduit naturellement au souci des serviteurs de la Parole, en particulier des prêtres, qui ont mission non seulement de la proclamer, mais de la célébrer et de l’actualiser dans la liturgie et les sacrements, et finalement de lui donner sa fécondité en animant des communautés de « disciples missionnaires », comme on aime dire aujourd’hui. Syméon a cette vision prophétique : l’Enfant qu’il contemple n’est pas seulement la gloire d’Israël, il est la lumière des nations. Avec son expérience de formateur dans plusieurs séminaires d’Europe et d’Afrique, Philippe a participé à une réflexion actualisée sur la mission du prêtre. Deux petits livres, parus à quelques années d’intervalle, en témoignent : Les ambassadeurs du Christ (1991) et « Sois le berger de mes brebis » (1993). Il ne met pas l’accent sur les problématiques psychologiques ou sociologiques du sacerdoce ministériel, il ne fait pas non plus un discours théorique. Fidèle à son charisme, il écoute le témoignage du Nouveau Testament, en particulier les lettres à Tite et Timothée. Parce qu’elles évoquent des communautés structurées et des ministères confiés par imposition des mains, en forme d’ordination, certains veulent y voir non pas des lettres personnelles, mais plutôt des ordonnances ecclésiastiques[1]- éditées bien sûr longtemps après la mort de l’Apôtre. Avec son humour parfois caustique, il répondait : vous croyez qu’un faux saint Paul peut écrire à un faux Timothée du vivant même de Timothée ?

Oui, il avait un sens profond de la mission du prêtre, ambassadeur du Christ, une charge très sainte confiée à de pauvres pécheurs, une charge trop lourde peut-être quand le poids de la fatigue ou de la solitude s’y ajoute, une charge pourtant si belle et irremplaçable, quand les mots que nous balbutions deviennent parole de Dieu et quand nos gestes rituels deviennent au cœur de la vie des hommes le toucher miséricordieux du Christ lui-même.

Merci Philippe. Et que tes yeux voient le Salut, qui en hébreu est le nom même de Jésus.

Père Alain Bandelier


[1] Liturgie des Heures, tome III, page 135.

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