francoise
Homélie pour un dernier adieu
à notre sœur Françoise
Père Alain Bandelier,
25 octobre 2019
 

Frères et sœurs bien-aimés, gardons dans nos cœurs cette parole du livre de la Sagesse : Les âmes des justes sont dans la main de Dieu (Sg 3, 1). Je voudrais mesurer avec vous la force de ces quelques mots.

Les âmes des justes. L’âme ? Mais aujourd’hui beaucoup de gens ne savent pas qu’ils ont une âme. Ou plutôt qu’ils sont une âme. Pourtant, paradoxalement, le mystère de la mort atteste la réalité de l’âme. Le corps vivant est la médiation d’une présence : tu es là, je te vois, je te parle, je peux te toucher. Mais vient un moment où tout cela s’efface. Il ne reste plus que le corps sans vie qu’on appelle le cadavre, déshabité de la présence qui vivait et rayonnait dans ce corps, qui lui donnait sa vraie beauté. Oui, le corps vivant est l’expression d’une présence, le lieu d’une rencontre. Le son de ta voix, ton regard qui plonge dans un autre regard : oui vraiment, tu es là, je peux t’embrasser, je peux te servir, je peux t’aimer… Et vient ce moment où tu es « partie », comme nous disons dans notre langage, faute de mieux – car la présence ne s’interrompt pas à la mort. En revanche il faut faire le deuil de cette communication, de cette communion qui passe par la sensibilité et qui n’est plus possible. On dit « il est parti », « elle est partie », mais elle n’est pas partie ailleurs. Elle est toujours là, mais dans l’invisible, dans le secret du cœur. Cette présence de l’âme dans le corps est ce qui rend chacun de nous absolument unique et irremplaçable. Au moment de la mort, ce « quelqu'un » devient « quelque chose ». Mais tant que nous sommes vivants, notre corps est porteur de cette grâce d’être unique au monde. C’est pourquoi il est si grave de traiter une personne comme une chose : un embryon comme du matériel de laboratoire, un vis-à-vis comme un instrument pour mon plaisir ou pour mon pouvoir, un pauvre comme un problème et non une personne, un élève difficile comme un cas et non une personne, un être humain comme un numéro. Nous avons tous connu cette présence de Françoise, sa présence à tous, son attention, même et surtout au cœur de la souffrance et de la maladie. J’étais toujours émerveillé, quand je la joignais au téléphone, par son ton de joie, son ouverture, elle n’était pas enfermée dans son problème ou dans sa souffrance. Oui, sa présence nous était chère. Et elle nous donne envie d’être à notre tour une belle âme, une grande âme.  

Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Les justes ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que la justice ? Notre relation à la justice est très ambiguë. Elle nous fait peur, nous nous méfions, ce n’est pas sûr que la justice soit toujours équitable. Nous craignons parfois qu’elle soit un pouvoir arrogant ou qu’elle se perde dans des arguties sans justice. Cela ne nous empêche pas de réclamer la justice pour nous-mêmes, ou pour notre groupe. Dans la Bible est juste celui qui est ajusté à la pensée de Dieu, à la Parole de Dieu, c’est-à-dire à la plus profonde vérité de son être. La justice biblique est la justesse : comme en musique les notes s’accordent ou elles sont fausses. Il faut que ma vie devienne juste, en ce sens : une harmonie et une justesse, dans tous les domaines. S’ajuster à la pensée de Dieu, c’est s’ajuster au meilleur qui est en nous, s’ajuster au grand commandement que vous connaissez par cœur : tu aimeras le Seigneur ton Dieu, tu aimeras ton frère. Ce double commandement nous invité à ajuster notre existence. Il ne s’agit pas simplement de redistribuer les richesses pour que tout le monde en ait quelques miettes, il s’agit d’entrer dans une relation juste avec les uns et les autres. Et c’est aussi le souci de la croissance de l’autre, dans sa vérité, dans sa vocation, dans toute sa capacité. C’est le rôle de l’éducateur. Et nous avons tous à éduquer, à nous éduquer les uns les autres. Éducation : c’est vraiment ouvrir un chemin, c’est partir de là où je suis et aller plus loin, aller plus haut. Je retrouve cela dans la parabole que nous avons entendue à la fin de l’évangile – c’était l’évangile du jour, Éloy tenait beaucoup à prendre purement et simplement ce texte du jour plutôt qu’en choisir un autre (Lc 12, 54-59). Jésus dit cette parabole étrange : quand tu es en procès avec quelqu'un, arrange-toi pour tout régler en cours de route, parce que quand tu seras au tribunal tu devras tout payer jusqu’au dernier centime. C’est une parabole : ce n’est pas une histoire vraie. Il faut la décoder. Une parabole se lit entre les lignes. Il y a donc une dette. Oui, chers amis, nous avons tous une dette, immense. C’est la dette de l’amour. Nous n’avons pas encore remboursé cette dette. Nous devons la payer jusqu’au dernier centime. Nous devons y mettre tout notre pouvoir, tout notre savoir. Nos richesses n’ont de sens que lorsqu’elles sont partagées, aussi ne craignons pas ce partage. Jésus nous dit que, tant que nous sommes en chemin, il est urgent d’aimer. Et nous savons bien que Françoise n’est pas restée les bras croisés, combien elle a multiplié les engagements, les combats, les responsabilités, les initiatives – non pas par une espèce d’orgueil activiste, mais par l’urgence du service.  

« Hypocrites ! » dit Jésus : Vous savez interpréter la météo, le temps qu’il fera demain et même après demain, avec votre souci de l’écologie. Mais l’interprétation du moment que nous vivons, qu’est-ce que vous en faites ? Quel temps fait-il dans notre société ? Quel temps fait-il dans nos églises ? Quel temps fait-il dans nos familles ? Nous sommes au temps d’une écologie intégrale, qui est aussi sociale, culturelle, spirituelle, pour que grandisse en tout être humain son humanité – et j’oserais dire sa divinité, car selon la foi de l’évangile nous sommes créés non pas seulement pour vivre une vie humaine, mais pour qu’au cœur de notre vie humaine il y ait une vie divine, celle qui ne passe pas. 

Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. « Dans la main de Dieu » : mon âme est dans sa main. C’est une affirmation. Tu n’es pas suspendu dans le vide. Tu n’es pas un aléatoire problème qui apparait et un jour disparait. Cela ne veut pas dire que rien ne peut t’atteindre parce que tu es dans la main de Dieu. Son propre Fils bien aimé, il l’a exposé jusqu’à la Croix, à la réalité d’un monde douloureux et pécheur. Mais quoi qu’il arrive, je suis dans sa main. Toute ma vie est dans sa main, tous les événements de ma vie, y compris mes douleurs et mes souffrances et mes échecs, tout est dans sa main, la mort elle-même est dans sa main. Comme le dit Jésus : « Père, entre tes mains je remets mon esprit ». Cela me protège, non pas de la souffrance, mais cela me protège du désespoir tragique, de cette absurdité qui pourrait me tenter, finalement de l’enfer.

Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Cela veut dire aussi que nous avons à mettre notre vie dans ses mains : mettre mon âme entre les mains du Seigneur. Car Dieu ne prend rien, sinon ce que je lui donne. Il ne vient pas arracher mon âme ou m’arracher la vie. Mais si tu veux, tu peux déposer ta vie dans les mains de Celui qui t’aime et qui t’appelle. Je suis témoin de la façon dont Françoise se remettait dans les mains de Dieu, de l’offrande qu’elle a vécu, de son Oui.

Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Qu’est-ce que je fais dans la main de Dieu ? Qu’est-ce que font les mains de Dieu ? Elles sont en train de sauver le monde, de transfigurer le monde, de bénir ce monde. Et si je suis dans la main de Dieu, cela veut dire aussi que je me remets à sa sagesse et à ses appels, pour être humblement, pauvrement, mais réellement et joyeusement serviteur des œuvres de Dieu, serviteur du projet de Dieu – c’est ce que le psaume dit des anges : ce sont les ouvriers de ton désir (ps 102-103, 21). Que je sois moi aussi serviteur du désir de Dieu et du salut de mes frères. Tant de grâces sont passées par toi, Françoise, pour chacun de nous, elles passeront encore. Apprends-nous à nous mettre nous-mêmes dans la main de Dieu, pour qu’il puisse faire avec nous… j’allais dire des miracles, mais au moins ces petits miracles que sont les merveilles de chaque jour. Et ces merveilles de chaque jour sont pour toujours !